fbpx

Mehdi Difallah : entre sacrifices et réussites

INTERVIEW EXCLUSIVE
Mehdi Difallah, nous accorde sa première interview. Cet arbitre montant, élu meilleur arbitre de Jeep Élite en 2018, a vécu son premier Final Four Euroleague la saison passée. Discret et travailleur, il confirme sa place sur la scène internationale. Rencontre.

This interview is available in English version 🇬🇧

Bonjour Mehdi,
Nous te remercions de répondre à nos questions et surtout de nous faire le plaisir de nous accorder ta première interview. Alors, pour débuter, nous te posons cette simple question : comment es-tu devenu arbitre ?

J’ai commencé par jouer au basket à l’âge de 11 ans après 5 ans passés dans le foot. Quelques années plus tard, je me suis cassé les deux poignets en chutant au basket. L’immobilisation n’a pas suffi et l’opération était inévitable. Une amie, qui venait tout juste de devenir arbitre départementale, m’a alors conseillé de passer un stage d’arbitrage. Ce n’était pas du tout un objectif mais j’ai accepté le défi, par curiosité. 

Je deviens arbitre départemental en 2003 à l’âge de 19 ans. En fin de saison, je monte au niveau régional. En décembre 2004, je participe au stage de détection de la Zone Est, gérée à l’époque par Freddy Lepercq et Francis Muller. À l’issue de ce stage, je suis sélectionné pour intégrer la NM3 et les Stages de Niveau. Cette même année, je participe au ‘Niveau 1’ et mon classement à ce stage me permet d’être sur la liste des arbitres de NM2 à la fin de la saison. La saison 2005-2006 se déroule à l’étranger pour moi puisque mes études me poussent à vivre 1 an à Londres où je continue d’arbitrer (Ligues Nationale et Universitaire). Arbitrer en Angleterre est une expérience unique sur le plan humain. Je reviens en France cette même année pour passer les stages de Niveaux 2 et 3. À la fin de cette saison, j’intègre le groupe des arbitres de NM1. Après 1 an de NM1, je suis sélectionné pour monter en ProB où j’évolue pendant 4 ans. À l’issue de la saison 2010-2011, mon classement me permet d’intégrer la ProA. Lors de ma 3ème saison de ProA en 2014, je valide l’examen international à Mannheim. Pendant 3 ans, je découvre donc les coupes d’Europe mais aussi les Championnats du monde U17 et U19. En 2017, je suis contacté par l’Euroleague et j’accepte l’invitation.

Voilà une évolution très rapide qui t’emmène en l’espace de quatre ans côtoyer le haut-niveau. Quel a été le « secret » de ton ascension rapide ?

Je n’ai absolument aucun secret. Il faut simplement beaucoup de persévérance, d’abnégation, de travail mais aussi, un énorme « facteur chance ». Il faut connaitre le basket et développer des compétences de communication qui nous sont incontournables sur les terrains. Je pense également que mon métier de professeur d’anglais m’a beaucoup aidé, non seulement pour valider les différents examens liés au concours international mais également sur le terrain avec les joueurs étrangers.

C’est donc un travail régulier qui t’a permis d’évoluer rapidement. Cependant, quel outil et technique utilises-tu le plus pour travailler tes points faibles et ainsi progresser dans ta technique d’arbitrage ?

On peut lire pas mal d’articles sur l’arbitrage sur internet et/ou les réseaux sociaux mais le plus important est de regarder les vidéos de ses propres matchs. On connait l’adage « Le Diable est dans les détails ». Il est primordial de s’observer et d’analyser les choses à garder et celles qu’il faut corriger immédiatement. Ensuite, c’est notre capacité à changer le plus rapidement possible qui fera la différence et nous permettra de progresser. De plus, on doit également regarder les vidéos d’autres matchs afin d’observer les collègues. L’objectif n’est pas de copier mais de s’inspirer de ce que font certains arbitres sur le terrain.

« Le diable est dans les détails », voilà un adage que nous aimons beaucoup. Tu es un arbitre qui travaille beaucoup, tu es exigeant envers toi même. Aujourd’hui, quels sont tes objectifs futurs ?

Devenir la meilleure « version » de moi-même en continuant à travailler et en éliminant au fur et à mesure mes points faibles, même si la perfection n’existe pas.

Credit Euroleague Basketball.

Parlons maintenant de ton aventure au sein de l’Euroleague. Devenir arbitre d’Euroleague et officier – après deux saisons sur ce championnat – un Final Four, pensais-tu arriver à ce niveau là un jour ?

En commençant l’arbitrage en 2003, l’Euroleague était extrêmement loin de mes objectifs. En arrivant en ProA, j’avoue que j’y pensais assez régulièrement même si je n’en parlais à personne. Cela dit, je n’aurais jamais imaginé être désigné sur ce Final Four, surtout après 2 saisons. Cependant, ce n’est absolument pas une fin en soi. Il me reste énormément de choses à prouver. Je ne vis pas dans le passé.

Ce n’est pas une fin en soi, mais arriver à ce niveau aussi rapidement est une très belle performance. Une fierté également. Tout cela suggère une vraie force de travail, de remise en question pour rapidement élevé son niveau. Comment es-tu arrivé à t’adapter rapidement à cette compétition ?

J’évoquais le facteur chance un peu plus haut. Je pense avoir eu la chance d’avoir des matchs et des crews me permettant de m’exprimer et de montrer à quel point je pouvais m’intégrer et m’adapter rapidement à cette compétition. Mais ce n’est pas tout, j’ai la chance de travailler avec des personnes reconnues dans ce championnat. J’ai beaucoup travaillé avec Eddie Viator qui a su m’orienter et me conseiller dès mon arrivée dans cette ligue. Lors de ma première année, j’ai eu la chance d’être encadré par Damir Javor (arbitre slovène – l’un des meilleurs arbitres européens). Lors de ma deuxième année, Todd Warnick fut mon coach. Todd et moi nous connaissions depuis de nombreuses années grâce aux compétitions d’été. Quand les gens s’entendent bien, ces relations entre jeune arbitre, mentor et coach – établies de manière professionnelle par la hiérarchie – ne s’arrêtent pas. Nous continuons donc à travailler ensemble, à s’appeler régulièrement pour parler de nos matchs et à partager nos opinions sur des situations vidéo. J’aime beaucoup travailler avec eux. Ils m’apportent énormément.

L’Euroleague est un championnat très technique, comment as-tu appréhendé les différences qui existent entre la Jeep Elite et l’Euroleague ?

L’Euroleague est beaucoup plus forte, ce qui engendre moins de coups de sifflet, des situations et contacts beaucoup plus clairs à juger, en général. Le relationnel entre les joueurs, coaches et arbitres n’est pas le même non plus. C’est un monde très professionnel, très encadré, dirigé par les hautes instances du basket européen. Je ne me pose pas de questions par rapport à la comparaison entre les 2 championnats, je me contente d’arbitrer du mieux possible en ayant conscience des différences tactiques, techniques, de règles et de mécanique d’arbitrage.

Tu parles de différences tactiques, techniques, de règles et de mécanique d’arbitrage en Euroleague. Que t’a apporté l’Euroleague dans ton arbitrage et ta vision du jeu ?

Tout va plus vite en l’Euroleague. Une fois que nos yeux s’habituent à cette rapidité, on découvre un nouveau basket, une nouvelle manière d’appréhender les contacts et de diriger les rencontres. Cela permet également d’avoir une meilleure sélection des coups de sifflet. Tout comme les joueurs, il est essentiel de garder le rythme. Lorsqu’on officie 1 voire 2 matchs en semaine puis 1 le weekend, on fait d’énormes progrès et notre arbitrage ne peut qu’évoluer. De plus, avec l’analyse vidéo de chacune des rencontres, il est facile de voir ce qu’il faut modifier dans notre arbitrage.

L’Euroleague est très formateur et tu t’es révélé rapidement sur cette compétition. La saison dernière, après deux saisons en Euroleague, tu es appelé à officier sur le Final Four. Une consécration que beaucoup ne vivrons jamais. Comment as tu appréhendé cette première expérience ? Comment t’es tu préparé pour cette échéance ?

Je me suis dit qu’il fallait se préparer comme pour n’importe quel autre match, c’est-à-dire, en analysant les équipes en présence et en me préparant physiquement. Nous avons une plateforme nous permettant de visionner et/ou de télécharger tous les matchs de la saison en cours. Il fallait donc « scouter » les équipes comme nous le faisons avant chaque match.

Sur ce rendez-vous, le plus grand défi est d’être soi-même. Nous avons été sélectionnés pour nos prestations pendant la saison et les playoffs (quarts de finale), pourquoi changer maintenant ? C’est un travail mental à faire sur soi, la gestion du stress, des émotions… Les acteurs sont en général très concentrés sur leurs objectifs donc ils ne sont pas un problème. Ils savent aussi qu’une sanction peut avoir de lourdes conséquences sur le résultat. Ils sont tous venus pour gagner. Le match le plus difficile à arbitrer est celui pour la 3ème place. Les équipes ont perdu le vendredi donc ne souhaitent pas être sur le terrain le dimanche.

Rapidement, peux-tu nous dévoiler les coulisses d’un Final Four pour les arbitres convoqués ?

Nous nous sommes réunis la veille du début de la compétition. Le soir, nous avons mis en commun notre travail de « scouting » sur les 4 équipes. Notre boss, Richard Stokes, nous a ensuite donné ses consignes techniques et ses attentes par rapport à notre arbitrage. À l’issue de cette réunion technique, il nous a donné les désignations pour les demi-finales.

Tu débutes ta troisième saison en Euroleague. Quel objectif t’es-tu fixé pour cette année ? 

Mon seul objectif est de progresser encore et toujours. Le reste, on ne peut pas le contrôler. J’aime me concentrer sur les choses que je peux contrôler.

Credit Euroleague Basketball.

Nous te souhaitons le meilleur pour l’avenir, nous savons que tu préfères travailler dans l’ombre et que tu atteindras de nouveaux cap très bientôt.
Un sujet nous intéresse : ta vision de l’arbitrage et de l’arbitre. Pour toi, qu’est-ce qui fait un bon arbitre ?

Il n’y a pas de définition « type » mais je dirais qu’un bon arbitre est une personne accessible, professionnelle, neutre, impartiale qui est sur le terrain pour aider les joueurs à jouer au basket en leur faisant respecter les règles, en les guidant. Il a certes un pouvoir et un devoir de décision mais il ne les utilise pas à mauvais escient. Un bon arbitre doit être courageux et se doit de sanctionner tout comportement déviant et irrespectueux. Un bon arbitre connait également les règles. Un bon arbitre est reconnu et n’a souvent besoin que d’un regard, un sourire, un geste, un mot pour dissiper toute confrontation. Un bon arbitre sait travailler avec ses collègues sur et en dehors du terrain. Il n’évolue pas seul et se doit de tirer son équipe vers le haut. Pour terminer, un bon arbitre fait très peu d’erreurs de jugement.

En soit, pour moi, arbitrer, c’est :

  • Aider les joueurs et les coaches à évoluer selon les règles, 
  • Diriger le jeu, sélectionner ce qu’il faut siffler et ce qui ne mérite pas un arrêt de jeu,
  • Manager son équipe, les entraîneurs, les bancs, les joueurs sur le terrain, les chronomètres, le speaker, 
  • Respecter et faire respecter les règles,

Arbitrer, c’est également faire des sacrifices considérables sur sa vie personnelle.

Que t’a personnellement apporté l’arbitrage ?

L’arbitrage m’a beaucoup apporté sur la nature humaine, sur la prise de décision (instantanée), sur la communication en général, sur la manière dont on peut gérer des conflits. Même si la vie et le terrain sont deux choses différentes, il existe énormément de similitudes sur la manière dont on peut manager les gens et manager son équipe. C’est un défi au quotidien.

Ref’mate se développe et s’est imposé dans les smartphones de milliers d’arbitres. Que penses-tu de notre initiative ?

C’est en effet très utile car, à l’instar ce que fait la NBRA aux États-Unis (association des arbitres NBA), il y a une grande incompréhension entre le public et les arbitres. Je pense que nous devrions s’inspirer de ce qu’ils font outre-Atlantique même si nous n’avons pas les mêmes budgets. Il faut absolument démystifier tout ce qu’on entend autour du rôle de l’arbitre, trop souvent incompris. De cette manière, le public pourra découvrir notre rôle d’une manière totalement différente et comprendra comment nous sommes formés, ce que la hiérarchie nous demande de faire, comment, pourquoi… Pour l’instant, je trouve que nous souffrons d’une image assez négative. Les gens ne savent pas ce que nous vivons. Mais il faut être lucide, certains se fichent totalement de tout cela et ne voient en nous que des ‘boucs émissaires’.


Merci à Ref’mate d’innover en proposant cet outil ludique qui permet à tout un chacun de découvrir l’arbitrage sous un autre angle.

Mehdi Difallah

L’arbitrage est une activité qui demande beaucoup de sacrifices et de travail. Il est fondamental de pouvoir s’entourer de bonnes personnes sachant nous comprendre et nous soutenir. Nul doute que les hauts et les bas feront de nous de meilleurs arbitres mais également de meilleures personnes. Malgré tous les sacrifices, l’arbitrage reste l’école de la vie et procure un bonheur et des sensations inégalables.


Nous remercions l’Euroleague et Richard Stokes, Directeur des Officiels,
pour leur soutien et accompagnement dans la réalisation de cette interview.